# ANNO DE L'ÉTERNEL RETARD                      
 
 

L’ange, déserté par les illusions communes que la société avait placées en son esprit pour assurer sa reproduction et son intégration, s’adonne à la contemplation de la terre abandonnée qui signifie la fin de l’histoire. Cette confusion entre son état psycho-affectif et l’histoire en cours tombe sous le coup d’un jugement sévère qu’il a lu dans un livre de philosophie contemporaine venu d’Allemagne : « Celui qui croit voir devant soi la fin, de quoi que ce soit, projette de façon illégitime sa lassitude sur la marche du monde ». - Mais quoi, se dit-il, ce serait d’avoir consacré trop de temps à cette étude et d’y avoir mis tout mon cœur qui seraient cause maintenant de cette amplification désastreuse ? Si tout est narcisse, qui donc pour énoncer la vérité des hommes ? Qui puis-je, se récrie l’ange, si l’histoire s’achève interminablement ? »

 
Et par quelle élection celui qui le rabat sur sa névrose, échapperait-il lui aussi au principe renversé avec lequel il le fait rougir de honte ? Mais la jouissance solitaire de l’ange devant l’arrivage nauséeux de son temps est décidément trop intense pour qu’on le dédouane sans requérir contre lui l’égarement ; dans l’incapacité de trouver une place dans le monde qui vient, l’ange s’est persuadé que c’est le monde qui n’était plus à sa place. Reste au demeurant dans le suspens de ces questions douloureuses où la loi collective emballe les individus récalcitrants au motif de leur dépression existentielle, l’énigme de ce crépuscule qui n’en finit pas de finir sur la civilisation des forces motrices et des circuits électroniques